Une vocation née dans les rayonnages
Marie Leroy, 38 ans, est bibliothécaire responsable du secteur adultes à la Médiathèque André Michaud depuis maintenant huit ans. Derrière son sourire chaleureux et sa disponibilité légendaire auprès des usagers se cache une passionnée de littérature qui a fait de sa vocation un métier. Rencontre avec une amoureuse des mots qui œuvre chaque jour à transmettre le plaisir de la lecture.
L’enfance parmi les livres
« Je crois que j’ai toujours su que je voulais travailler avec les livres », confie Marie en s’installant dans l’un des fauteuils de la médiathèque, un café à la main. « Mes premiers souvenirs sont liés à la bibliothèque municipale de ma ville natale, Charleville-Mézières. Ma mère m’y emmenait tous les mercredis, et je passais des heures à explorer les rayonnages, à sentir l’odeur des livres, à me perdre dans des univers parallèles. »
Cette passion précoce pour la lecture ne la quittera plus. Enfant, puis adolescente, Marie est ce qu’on appelle une « dévoreuse de livres ». Romans d’aventure, fantasy, classiques de la littérature française, elle lit tout ce qui lui tombe sous la main. « J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont toujours encouragée dans cette passion. Ils ne m’ont jamais dit ‘arrête de lire, va plutôt jouer dehors’. Au contraire, ils alimentaient ma bibliothèque personnelle et respectaient mes moments de lecture. »
Un déclic au lycée
C’est au lycée que l’idée de faire de cette passion un métier prend vraiment forme. « J’avais une professeure de français exceptionnelle, Madame Rousseau. Elle ne se contentait pas de nous faire étudier les œuvres au programme, elle nous faisait découvrir des auteurs contemporains, elle organisait des rencontres avec des écrivains, elle nous emmenait dans des salons du livre. C’est elle qui m’a fait comprendre qu’on pouvait vivre de et pour les livres, que c’était un métier, une vocation même. »
Marie hésite alors entre deux voies : l’enseignement de la littérature ou le métier de bibliothécaire. « J’aimais l’idée de transmettre, mais je ne me sentais pas faite pour la classe, pour ce rapport frontal avec les élèves. La bibliothèque me semblait un espace plus libre, plus ouvert, où la transmission se fait autrement, de manière plus horizontale. »
Un parcours de formation exigeant
Le chemin pour devenir bibliothécaire est plus long et complexe qu’on ne l’imagine souvent. Marie nous raconte son parcours de formation, semé d’études et de concours.
La licence de Lettres modernes
Première étape : une licence de Lettres modernes à l’Université de Reims Champagne-Ardenne. « Ces trois années m’ont permis d’acquérir une vraie culture littéraire, d’apprendre à analyser les textes, à les contextualiser. J’ai découvert des pans entiers de la littérature que je ne connaissais pas : la littérature médiévale, la théorie littéraire, la linguistique. C’était passionnant, même si parfois un peu aride. »
Pendant sa licence, Marie ne néglige pas l’aspect professionnel. Elle effectue plusieurs stages en bibliothèque, d’abord comme bénévole puis comme stagiaire. « Ces expériences de terrain étaient essentielles. Elles m’ont permis de découvrir la réalité du métier, au-delà de l’image romantique qu’on peut en avoir. »
Le master Métiers du livre
Après sa licence, Marie s’oriente vers un master professionnel « Métiers du livre et de l’édition » spécialité bibliothèque. « C’est là que j’ai vraiment appris le métier. On nous enseignait les techniques de catalogage, la gestion des collections, l’accueil du public, les politiques documentaires, le droit de l’information… C’était très concret, très professionnalisant. »
Le master comporte également un stage long de six mois. Marie le réalise à la Bibliothèque Municipale de Reims. « Ce stage a été déterminant. J’ai eu la chance d’être encadrée par des professionnels passionnés qui m’ont vraiment formée, qui m’ont fait confiance aussi. J’ai pu mener des projets, participer à des acquisitions, animer des ateliers. À la fin du stage, je savais que c’était ça que je voulais faire. »
Le concours de la fonction publique
Pour devenir bibliothécaire titulaire dans une bibliothèque publique, il faut passer un concours de la fonction publique territoriale. « Le concours de bibliothécaire territorial est réputé difficile. Il y a beaucoup de candidats pour peu de postes. J’ai passé un an à réviser, à me préparer aux épreuves écrites et orales. »
Marie réussit le concours du premier coup, en 2012. « C’était un immense soulagement et une grande fierté. Mais réussir le concours ne garantit pas un emploi immédiat. Il faut ensuite être recruté par une collectivité, et les postes ne sont pas si nombreux. »
Le quotidien d’une bibliothécaire
Après deux ans sur un poste en bibliothèque départementale, Marie est recrutée par la Ville de Reims en 2018 pour travailler à la Médiathèque André Michaud. Depuis, elle y construit son quotidien professionnel, riche et varié.
Une journée type… qui n’existe pas vraiment
« On me demande souvent : ‘c’est quoi une journée type pour vous ?’. Et la réponse, c’est qu’il n’y en a pas vraiment », sourit Marie. « C’est justement ce qui rend le métier intéressant : chaque jour est différent. »
Néanmoins, elle accepte de nous décrire une journée classique, tout en précisant que c’est un condensé fictif de plusieurs journées réelles.
Le matin : accueil et conseil
« J’arrive généralement vers 9h, une heure avant l’ouverture au public. Je commence par consulter mes mails, vérifier les réservations de la veille, préparer les documents à mettre de côté pour les lecteurs. Ensuite, je vérifie que tout est en ordre dans mon secteur : les livres sont-ils bien rangés ? Y a-t-il des documents à remettre en rayon ? Les présentoirs sont-ils attrayants ? »
À 10h, ouverture des portes. « Les premières heures de la matinée sont souvent calmes, surtout en semaine. C’est le moment idéal pour les lecteurs qui cherchent le calme, pour les retraités, pour ceux qui aiment prendre leur temps. J’adore ces moments où je peux vraiment discuter avec les gens, leur conseiller des livres, comprendre leurs goûts. »
Entre conseil et médiation
Le cœur du métier de bibliothécaire, pour Marie, c’est la médiation. « Beaucoup de gens pensent qu’on passe notre temps à ranger des livres. C’est une partie du travail, mais ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est d’être une passerelle entre les livres et les lecteurs. »
Cette médiation prend des formes variées : conseiller un roman à quelqu’un qui ne sait pas quoi lire, aider un étudiant à trouver des sources pour un mémoire, faire découvrir un auteur méconnu, organiser une table thématique qui donnera des idées…
« Il y a quelques jours, une dame est venue me voir. Elle m’a dit : ‘Je n’ai pas lu depuis des années, je ne sais même plus par où commencer’. On s’est assises, on a discuté de ses goûts, de ce qu’elle aimait regarder à la télé, des films qui l’avaient marquée. Et progressivement, j’ai réussi à cerner ce qui pourrait lui plaire. Je lui ai conseillé trois romans. Elle est revenue la semaine suivante, elle avait déjà dévoré le premier et m’en a redemandé. Ces moments-là, c’est ce qui fait tout le sel du métier. »
Les tâches invisibles mais essentielles
Au-delà de l’accueil du public, une grande partie du travail du bibliothécaire se fait en coulisses.
L’acquisition et le catalogage
« Chaque mois, je consacre du temps à sélectionner de nouveaux livres à acheter. Je consulte les revues professionnelles, les critiques, les sites spécialisés. J’essaie de maintenir un équilibre entre les nouveautés très demandées et des livres plus pointus, entre les best-sellers et les petits éditeurs. »
Une fois les livres commandés et réceptionnés, il faut les cataloguer, c’est-à-dire créer leur notice dans le système informatique, leur attribuer une cote, les équiper (couvrir, coller le code-barres, mettre la puce antivol). « C’est un travail minutieux, mais essentiel pour que les lecteurs puissent ensuite trouver les livres. »
Le désherbage
Un terme peu connu du grand public : le désherbage. « Régulièrement, on retire des collections les livres abîmés, obsolètes ou qui ne sont plus empruntés. C’est important pour maintenir des rayonnages attractifs et pour faire de la place aux nouveautés. Mais ce n’est pas toujours facile de se séparer de livres, même quand on sait que c’est nécessaire. »
La veille professionnelle
Marie consacre également du temps à ce qu’on appelle la veille professionnelle. « Je lis des blogs littéraires, je suis des comptes Instagram de bookstagrameurs, j’écoute des podcasts sur les livres. Je vais aussi dans des librairies, je participe à des salons du livre. Tout ça me permet de rester à jour, de connaître les tendances, de découvrir des pépites. »
L’animation culturelle
Enfin, une part croissante du métier de bibliothécaire consiste à organiser des animations culturelles.
Les clubs de lecture
Marie anime un club de lecture pour adultes qui se réunit une fois par mois. « On choisit ensemble un livre, chacun le lit de son côté, et on se retrouve pour en discuter. Ces échanges sont toujours très riches. On n’a jamais tous la même lecture d’un livre, et c’est ça qui est passionnant. »
Les rencontres d’auteurs
Plusieurs fois par an, la médiathèque organise des rencontres avec des auteurs. « C’est moi qui prends contact avec les auteurs ou leurs éditeurs, qui organise la logistique, qui anime la rencontre. C’est beaucoup de travail, mais c’est extraordinaire de faire se rencontrer un auteur et ses lecteurs. »
Les expositions thématiques
Marie crée régulièrement des expositions thématiques dans la médiathèque. « Par exemple, pour le printemps des poètes, j’ai monté une expo sur la poésie contemporaine. Pour la journée des droits des femmes, une sélection de livres écrits par et sur des femmes. C’est une manière de mettre en avant certains livres, de créer du lien entre les collections. »
Les défis du métier
Comme tout métier, celui de bibliothécaire comporte son lot de défis et de difficultés. Marie accepte d’en parler avec franchise.
Les contraintes budgétaires
« Le premier défi, c’est le budget. Les moyens alloués aux bibliothèques ne sont pas extensibles, et avec l’inflation, l’augmentation du prix des livres, on doit faire des choix. On ne peut pas tout acheter, et c’est frustrant. »
L’évolution des pratiques culturelles
« Les habitudes de lecture évoluent, c’est un fait. Les gens lisent moins, ou différemment. La concurrence des écrans est réelle. Notre défi, c’est de continuer à donner envie de lire, de montrer que le livre a quelque chose d’unique à offrir. »
La précarité de certains collègues
Marie soulève aussi la question des conditions de travail dans la profession. « Beaucoup de bibliothécaires, surtout en début de carrière, sont précaires : CDD, vacations, remplacements… C’est difficile de construire un projet professionnel dans ces conditions. Heureusement, j’ai la chance d’être titulaire, mais je pense souvent à mes collègues qui galèrent. »
Les incivilités
Enfin, même si c’est rare, il y a parfois des situations difficiles avec le public. « La plupart des gens sont adorables, mais on a aussi affaire à des personnes agressives, qui ne respectent pas les règles, qui insultent le personnel. Ce n’est jamais facile à gérer, même quand on est formé pour. »
Les joies et les satisfactions
Mais heureusement, les satisfactions sont nombreuses et compensent largement les difficultés.
La transmission du plaisir de lire
« Ce qui me rend la plus heureuse, c’est quand je réussis à transmettre mon amour des livres. Quand quelqu’un revient me voir pour me dire ‘j’ai adoré le livre que vous m’avez conseillé’, ou quand je vois des enfants qui prennent goût à la lecture grâce aux animations qu’on propose. »
La diversité des rencontres
« Je rencontre des gens de tous horizons, de tous âges, de toutes conditions sociales. Cette diversité est une richesse incroyable. J’apprends autant de mes lecteurs qu’ils apprennent de moi. »
L’évolution permanente
« Le métier évolue constamment. On intègre de plus en plus le numérique, on développe de nouveaux services, on réinvente notre rôle. C’est stimulant intellectuellement, on ne s’ennuie jamais. »
Les coups de cœur littéraires de Marie
Impossible de parler avec Marie sans évoquer ses propres lectures. Je lui demande de me citer quelques coups de cœur récents.
Romans contemporains
« J’ai beaucoup aimé ‘Jacaranda’ de Gaël Faye. C’est une fresque familiale magnifique, portée par une écriture lumineuse. Faye parle du Rwanda, de l’exil, de la transmission, avec une justesse incroyable. »
« Je citerais aussi ‘Le Grand Monde’ de Pierre Lemaitre. Un roman fleuve sur la France du XXe siècle, haletant et passionnant. »
Littérature étrangère
« Du côté de la littérature étrangère, j’ai été bouleversée par ‘Là où chantent les écrevisses’ de Delia Owens. Un roman sur la nature, la solitude, le désir de liberté. Magnifique. »
« Et puis ‘Pachinko’ de Min Jin Lee, une saga familiale coréenne sur plusieurs générations. Puissant et émouvant. »
Le livre de chevet
« Si je ne devais garder qu’un seul livre, ce serait ‘L’Élégance du hérisson’ de Muriel Barbery. C’est un livre que je relis régulièrement, qui me fait du bien à chaque fois. L’histoire de Renée, cette concierge autodidacte qui cache son intelligence et sa culture, résonne particulièrement pour moi. »
Vision de la médiathèque de demain
Pour finir, je demande à Marie comment elle imagine la médiathèque dans dix ans.
Un lieu de vie et de rencontre
« Je pense que la médiathèque de demain sera encore plus un lieu de vie, un tiers-lieu comme on dit. Un endroit où on ne vient pas seulement emprunter des livres, mais aussi pour travailler, se rencontrer, participer à des ateliers, assister à des concerts… »
L’hybridation papier-numérique
« Le numérique va prendre une place croissante, c’est inévitable. Mais je ne crois pas du tout à la disparition du livre papier. Je pense qu’on va vers une cohabitation, une hybridation. Certains liront sur liseuse, d’autres sur papier, et beaucoup feront les deux selon les circonstances. »
La médiation au cœur
« Ce qui restera central, c’est notre rôle de médiateurs. Les gens ont de plus en plus besoin d’être guidés, accompagnés dans cette jungle informationnelle. Notre expertise, notre capacité à conseiller, à orienter, à créer du lien entre les gens et les contenus culturels, sera plus importante que jamais. »
L’ouverture sur la cité
« Enfin, je pense que les médiathèques vont s’ouvrir davantage sur leur environnement. Travailler en réseau avec les écoles, les associations, les maisons de retraite… Aller vers les publics qui ne viennent pas spontanément à nous. C’est un enjeu majeur. »
Un métier passion
Au terme de cet échange, une chose est claire : pour Marie, bibliothécaire n’est pas simplement un métier, c’est une passion, presque une vocation.
« Je ne me vois pas faire autre chose », confie-t-elle. « Bien sûr, il y a des jours difficiles, des moments de découragement. Mais quand je vois la joie dans les yeux d’un enfant qui repart avec une pile de livres, quand un lecteur me remercie pour un conseil qui a changé sa vision de la lecture, quand je vois notre médiathèque vivante, bourdonnante d’activité… je me dis que j’ai beaucoup de chance de faire ce métier. »
Et nous, lecteurs de la Médiathèque André Michaud, nous avons beaucoup de chance d’avoir des bibliothécaires comme Marie, qui mettent leur cœur et leur compétence au service du livre et de la lecture.
Sophie Martin
Directrice
Médiathèque André Michaud

